Oiseaux errants

L'OCNA à la Quatrième
Kevin Lau

In the Garden of Endless Sleep pour hautbois et piano

Inspiré par un lieu fictif dans la nouvelle de science-fiction de Gene Wolfe Le livre du Nouveau Soleil, Kevin Lau (né en 1982) crée In the Garden of Endless Sleep après avoir été frappé par l’image d’un « jardin qui se déplace dans le temps, alternant entre présent, passé et avenir… » Il mentionne que l’œuvre explore « l’idée de voir le jardin, une tranche cultivée de beauté naturelle, passer par différentes phases de croissance et de déclin. » Il voulait également encapsuler la juxtaposition de « la simplicité et de l’imperméabilité », comme le lui inspirait la prose insaisissable de Wolfe. Dans les mots de Lau : 

Je voulais refléter cela d’une part en évoquant des souvenirs musicaux de périodes plus anciennes d’une manière un peu floue, et d’autre part en me servant de la texture, surtout en utilisant la pédale forte pour fondre certaines harmonies. La structure de l’œuvre est « trouble » elle aussi, n’évoquant pas tant la forme d’un rondo que son écho. L’œuvre est imprégnée d’un côté naturel et organique – où par exemple les lignes mélodieuses, mais souvent asymétriques, du hautbois tracent les contours des vignes, des racines et de la végétation surabondante –, mais autrement, la musique est infusée d’un vague à la fois onirique et dérangeant. 

Notes de programme rédigées par Hannah Chan-Hartley, Ph. D.

ALISON YUN-FEI JIANG

Stray Birds pour quintette à vent

Dans ses œuvres récentes, la compositrice canadienne Alison Yun-Fei Jiang (née en 1992) intègre le thème du déracinement culturel, contemplant le choc et le mélange des identités culturelles qui se retrouvent dans son propre langage musical. En 2020, elle a été choisie parmi les compositrices de la nouvelle résidence Carrefour du CNA, un programme conçu en partenariat avec le Conseil des arts du Canada. Voici la description qu’elle fait de sa première commande en tant que compositrice Carrefour, Stray Birds (2021), une œuvre pour quintette à vent :

Stray Birds est une méditation musicale sur la poésie des oiseaux; c’est un récit métaphorique et une réponse personnelle sur les sujets du voyage, de la diaspora et de la maison.
 

Durant la pandémie, avec les contraintes liées aux déplacements et le fait que tout fonctionnait à distance, j’ai passé plus de temps chez moi, à Toronto, que ces dernières années. Je me suis surprise à apprécier de plus en plus les choses simples et à y puiser de la joie, comme en regardant les oiseaux ou en marchant dans mon quartier. Je trouvais du réconfort et du bonheur dans ces oiseaux libres autour de la maison, et cette œuvre célèbre ce genre de petits bonheurs. Il y a des moments où la musique reproduit le son des oiseaux prenant leur envol, battant des ailes, chantant ou gazouillant entre eux. Puisque je vois un lien dans la migration des oiseaux et dans l’immigration humaine, cette œuvre est aussi un « vol » métaphorique, où l’on migre et voyage comme eux, où l’on chemine entre diaspora et déracinement, avant d’atterrir enfin à la maison. Le voyage est personnel et transformateur; les souvenirs du passé se brisent, se fragmentent et se déforment; l’identité se réincarne et renaît. En composant, j’ai canalisé la dramaturgie, le lyrisme et l’art de raconter de l’opéra chinois méridional, dans lequel j’ai baigné en grandissant. Pour que le passé fragmenté et l’identité transformée transparaissent dans la musique et la métaphore, j’ai donné des airs de collage à cette œuvre, la faisant parfois enfantine et directe, presque théâtrale, et à un moment donné, réitérative tout en étant fluide.
 

Cette œuvre célèbre également le printemps, car je l’ai écrite aux environs du Nouvel An lunaire tout en ayant le concept chinois du renao en tête (ce qui signifie littéralement « chaud et piquant » et sert à décrire un sentiment festif, de grande animation et de vivacité). J’espère que, grâce à ce magnifique quintette à vent, la musique pourra « prendre son envol » comme ces oiseaux si libres. J’espère qu’il apportera de la joie et du réconfort aux auditeurs, tout comme les oiseaux m’en ont apporté. 

Notes de programme rédigées par Hannah Chan-Hartley, Ph. D.

AMY BEACH

Pastorale pour quintette à vent, op. 151

Si l’œuvre de Lau reflète le caractère plus énigmatique de la nature, la Pastorale d’Amy Beach rappelle les côtés sereins et idylliques de la nature et des grands espaces. Lorsqu’Amy Beach (1867–1944) compose cette œuvre en juin 1941, elle est une compositrice américaine acclamée, et l’une des plus jouées de sa génération. Elle la termine durant ce qui serait sa dernière résidence à la MacDowell Colony, un lieu de retraite artistique à Peterborough, au New Hampshire, où elle se rendait régulièrement, depuis 20 ans, pour composer, entourée par la nature.  

Concrètement, Pastorale est en fait une version retravaillée de deux versions précédentes (la première pour flûte, violoncelle et piano, la deuxième, pour orgue et violoncelle) qu’elle avait composées durant sa première résidence à la MacDowell Colony en 1921. Dans cette version, qui est d’ailleurs sa seule œuvre pour quintette à vent, les motifs du thème original sont répartis entre les instruments en contrepoint. La Pastorale commence doucement dans les registres graves et chaleureux de la clarinette et du hautbois, couplés au « bourdonnement » caractéristique entonné par le cor et le basson. Un changement de tonalité marque la section intermédiaire, durant laquelle certaines parties prennent du volume et présentent un plus grand registre, intensifiant l’ambiance avant de revenir à la tranquillité initiale vers la fin. 

Notes de programme rédigées par Hannah Chan-Hartley, Ph. D.

SAMUEL BARBER

Summer Music pour quintette à vent, op. 31

Le compositeur américain Samuel Barber (1910–1981) compose Summer Music en 1955, sur commande de la Société de musique de chambre de Detroit (le projet a été financé, ce qui est remarquable pour l’époque, grâce à des dons du public, à l’image des financements participatifs d’aujourd’hui). Même si l’œuvre est jouée pour la première fois en mars 1956 par les premières chaises de l’Orchestre Symphonique de Detroit, Barber l’a composée en pensant au Quintette à vent de New York. Après avoir rencontré les membres du groupe en 1955, il avait observé leur répétition, durant laquelle les musiciens exploraient des techniques pour produire des sons uniques en tant qu’ensemble. Lorsque le Quintette parcourt l’œuvre pour la première fois, le flûtiste Samuel Baron se dit enchanté par ce que le compositeur a créé pour eux : « Nous étions totalement soufflés! Quelle magnifique nouvelle conception pour quintette. [Barber] a écrit certains de nos effets préférés. » Après la première, en consultation avec le Quintette, Barber décide de raccourcir l’œuvre à sa version finale qui est jouée aujourd’hui. 

Summer Music se déploie continuellement en un mouvement, qui est structuré en une série d’épisodes où des thèmes principaux sont présentés, puis reviennent. L’œuvre s’ouvre sur une lente introduction, un thème aux douces pulsations d’abord entonné par le cor et le basson. Cette introduction évoque la langueur d’une nuit ou d’une journée chaude d’été. S’ensuit une mélodie tendre au caractère assombri, une sorte de sérénade mélancolique portée par le hautbois. L’atmosphère s’allège, alors que les instruments « conversent » sur un motif rythmé et joueur, puis arrive une section de trames rythmiques changeantes plus animée encore. Les thèmes principaux font alors leur retour en sens inverse. Plus loin, un nouveau sentiment d’urgence s’insinue et s’intensifie jusqu’à atteindre son apogée; il se diffuse finalement, retournant à l’ambiance de l’introduction, avant que l’ensemble ne termine sur un bouquet de virtuosité. 

Notes de programme rédigées par Hannah Chan-Hartley, Ph. D.

POULENC

Trio pour hautbois, basson et piano

I. Presto
II. Andante
III. Rondo

Le concert de ce soir se termine par une œuvre vive et pétillante du compositeur parisien Francis Poulenc (1899–1963) : le Trio pour hautbois, basson et piano. Poulenc commence à travailler dessus en 1924 (après le succès sensationnel remporté par sa partition de ballet Les biches, pour Sergei Diaghilev et les Ballet russes), et à l’issue d’un processus créatif plutôt douloureux, il l’achève finalement en 1926. Le compositeur lui-même joue la partie du piano lors de la première du Trio à la Salle des Agriculteurs, à Paris, le 2 mai 1926. 

Poulenc accorde une importante toute particulière à cette œuvre et, plus tard dans sa vie, en parle en ces termes : « Je suis plutôt attaché à mon Trio parce qu’il sonne bien et que ses sections s’équilibrent entre elles ». En plus de sa clarté texturale et de son équilibre formel, le Trio porte certaines autres signatures poulenciennes des débuts de la carrière du compositeur : des interprétations pleines d’esprit des styles musicaux européens du XVIIIe siècle; une palette d’harmonies et de tons qui semblent ponctués de dissonances acerbes et des mélodies expressives, pour lesquelles il avait un talent indéniable. Après une introduction, qui se moque en quelque sorte du sérieux et de la grandeur, un thème exubérant commence le premier mouvement. Cette mélodie s’intercale entre une série de sections, qui présentent chacun une nouvelle mélodie ou un nouveau motif et qui se déploient comme un drame opératique où le hautbois et le basson campent les personnages principaux. 

L’Andante est le cœur émotif de l’œuvre, avec le hautbois et le basson qui entonnent un duo « doux et mélancolique » (selon Poulenc). Les harmonies changeantes dans la partie du piano créent une atmosphère poignante et onirique. Un thème d’une gaieté incessante lance le Rondo de fin; il alterne entre des moments d’esprit martial et de tendresse lyrique, ces derniers ajoutant de luxuriantes harmonies romantiques et une rhapsodie au piano.

Notes de programme rédigées par Hannah Chan-Hartley, Ph. D.

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