La vie de Georg Büchner dessine une trajectoire courte, dense et violente dans l’histoire de la littérature allemande. Michel Cadot n’a pas cessé de le redire dans les textes de présentation et préfaces signés au cours des dernières années et consacrés à l’auteur de Woyzeck : Georg Büchner appartient à la famille des « météores » de la littérature germanophone, où Goethe rangeait Jakob Lenz, et dont font aussi partie Hölderlin, Kafka, Kleist et Georg Trakl.
Spécialiste d’anatomie, pamphlétaire révolté et poursuivi par les autorités, philosophe, auteur de seulement trois pièces de théâtre (La Mort de Danton, Léonce et Léna et Woyzeck) et d’un court récit (Lenz), traducteur, Georg Büchner a produit une œuvre dont l’intelligence et l’énergie fascinent encore près de deux cents ans après sa naissance.
Né en 1813 à Godelau, un village de quelque 500 habitants situé près de Darmstadt dans le grand-duché de Hesse-Darmstadt (entre Francfort et Mannheim, près de la frontière française), fils d’un chirurgien hessois et d’une mère alsacienne, Georg Büchner fait ses humanités au lycée de Darmstadt. Il s’oriente ensuite vers la médecine et les sciences naturelles, et quitte sa famille pour poursuivre ses études à Strasbourg, où il s’inscrit à l’université en novembre 1831 et où il reste jusqu’en 1833. C’est là, nous apprend encore Michel Cadot, qu’il fait la rencontre de la fille du pasteur Jaeglé, Minna, qui devient sa fiancée. En 1833, il revient en Allemagne, à Gießen, où il suit des cours d’anatomie humaine et animale, de psychiatrie, de psychologie et de chimie analytique, qui laisseront des marques indélébiles dans son théâtre.
À cette époque, le jeune Büchner fait déjà preuve d’une conscience morale et politique aiguë et s’intéresse de près aux mouvements de rénovation sociale, à l’histoire de la Révolution française ainsi qu’au soulèvement des Polonais contre les Russes (1830-1831). Même s’il prend très vite ses distances avec la « politique tortueuse » et les « gamineries révolutionnaires » des étudiants radicaux de Gießen, il demeure profondément républicain. Il s’insurge devant le sort des pauvres de la région de Hesse, dont les efforts ne profitent qu’à l’aristocratie et à la bourgeoisie locales. Quoique convaincu du « fatalisme atroce de l’histoire » (cette expression figure dans une lettre de Büchner à Wilhelmine Jaeglé de mars 1834), il s’engage dans l’action politique et rédige un pamphlet très vif pour dénoncer la situation désastreuse du peuple. Intitulé Le Messager hessois et fondé sur une enquête statistique publiée en Hesse quelques années plus tôt, ce texte, limité pourtant à 1 500 exemplaires lors du tirage d’août 1834, déplaît fortement aux autorités. Menacé d’arrestation pour avoir fondé à Darmstadt puis à Gießen des sections de la Société des droits de l’homme, Büchner échappe de justesse à une arrestation (on l’accuse de haute trahison envers sa patrie) et trouve refuge chez ses parents (même si, à l’exemple de Franz Kafka, il entretient des relations personnelles plutôt conflictuelles avec son père), qui l’inscrivent au cours d’anatomie de l’hôpital de Darmstadt.
Contraint de taire ses convictions et de ne plus s’exprimer publiquement, Büchner se consacre au cours de l’hiver 1834-1835 à l’écriture de sa première œuvre littéraire, La Mort de Danton. Le drame repose sur une documentation importante,notamment une vaste collection constituée par son père de 30 volumes publiés de 1826 à 1830 par Johann Conrad Friedrichsous le titre Notre temps, ou aperçu historique des événements les plus étranges de 1789-1830, dans lesquels Büchner trouve des anecdotes, des extraits de discours et des détails sur l’arrestation, entre autres, de Danton et de Camille Desmoulins. Il dispose aussi de l’Histoire de la Révolution française de Thiers en dix volumes et de divers ouvrages qu’il consulte à la bibliothèque grand-ducale du 1er octobre 1834 au 15 janvier 1835. Obligé de fuir Darmstadt pour éviter les poursuites bientôt déclenchées par la Diète fédérale contre la Jeune Allemagne, il doit se réfugier à Strasbourg sous un faux nom en mars 1835. Il écrit alors : « À l’heure qu’il est, je considère tout mouvement révolutionnaire comme une entreprise vaine et je ne partagerai pas l’aveuglement de ceux qui voient dans les Allemands un peuple prêt à lutter pour son droit. » Avant même d’avoir été saisi par le destin des victimes de la Terreur et celui de Georges Danton, Büchner a pris conscience de la précarité d’une certaine race d’hommes dans laquelle, peut-être, il se reconnaît déjà. Sa pièce La Mort de Danton est publiée en juillet 1835 dans une version édulcorée. Elle ne sera créée dans sa version intégrale qu’en 1902 à Berlin. On soutient que Bertolt Brecht vit la pièce en 1916 dans la mise en scène de Max Reinhardt; que cela soit vrai ou non, il la reconnut par la suite pour une des œuvres qui l’avaient le plus influencé.
Le même éditeur qui accepte le manuscrit de La Mort de Danton publie une traduction allemande de Lucrèce Borgia et de Marie Tudor de Victor Hugo, pour aider Büchner à survivre. La Mort de Danton resserre l’action en quelques jours et la concentre autour du duel entre Danton et Robespierre, entre l’hédoniste las de verser le sang, en proie à des remords obsessionnels, et le guide de la Révolution, « l’incorruptible », étranger à toute affection humaine et enfermé dans la spirale infernale de la violence. Mais comme le note Bernard Dort dans le Dictionnaire encyclopédique du théâtre, « l’affrontement [...] tourne court; la tragédie révolutionnaire ne peut avoir lieu : elle se défait devant nous. L’histoire bascule dans la mort et dans la folie ».
Lors de son second séjour en Alsace, Büchner découvre le Journal du pasteur Oberlin, qui avait recueilli le poète et dramaturge Jakob Michael Lenz (1751-1792) en janvier et février 1778, alors qu’il était en pleine confusion mentale et s’était déjà imposé comme un des auteurs les plus fameux du Sturm und Drang (littéralement « Tempête et Besoin », mais qu’on traduit souvent par « Tempête et Passion »), mouvement d’avant-garde intellectuel et littéraire. Ce courant rassembla entre 1760 et 1780 la jeune génération des écrivains allemands, parmi lesquels Goethe et Schiller, autour du culte de la liberté et de l’originalité. Sur le plan esthétique et dramaturgique, la tragédie classique française était alors rejetée au profit d’une admiration très vive pour Shakespeare et d’une sensibilité annonciatrice du romantisme. Considéré aujourd’hui comme le fondateur de la dramaturgie moderne allemande, Jakob Lenz fascine Büchner, qui s’intéresse autant à la maladie mentale de l’écrivain (il était schizophrène et victime d’accès de démence, étranger au monde et à lui-même, exilé de la réalité) qu’à son œuvre proprement dite. Il signe alors une nouvelle intitulée Lenz, écrite à la troisième personne, mais reflétant le point de vue de Lenz, selon le procédé de l’erlebte Rede (littéralement « discours vécu », ancêtre du monologue intérieur), un récit dans lequel Büchner fait montre d’une analyse psychologique d’une grande subtilité et manie une très belle langue. Restée inachevée à la mort de Büchner, la nouvelle Lenz paraît chez le même éditeur qui avait accepté de publier La Mort de Danton.
Tout en poursuivant ses recherches sur le système nerveux et ses lectures philosophiques (entre autres Descartes et Spinoza), Büchner prend ensuite le temps de participer à un concours de comédies en écrivant Léonce et Léna. Comme l’indique encore Michel Cadot dans la préface de l’édition du texte chez Flammarion, cette pièce est le résultat d’un montage de citations et d’allusions à des textes antérieurs. Elle fait référence à un récit du mariage du grand-duc héritier de Hesse paru en 1833 et fait des emprunts à Fantasio d’Alfred de Musset, au Prince Zerbino ou Le Voyage vers le bon goût de Ludwig Tieck, aux Déguisements d’Immermann, aux Prétendants d’Eichendorff ainsi qu’à Brentano et à Shakespeare. On pourrait aussi trouver des ressemblances entre le personnage de Valério et le Figaro de Beaumarchais. Au moyen de ce pastiche littéraire, Büchner se livre à une critique de la comédie, qu’il détourne en la reconstruisant sur le thème de l’ennui, ainsi qu’à une satire virulente de la société et du système politique allemands, qu’expriment clairement les discours de Valério, les adresses du maître d’école au peuple et la transformation de la cérémonie de mariage en un spectacle d’automates.
En 1836, son travail scientifique entraîne Büchner à Zurich où il devient professeur d’anatomie à l’université. À cette époque, il écrit sa troisième pièce, Woyzeck, et une autre consacrée à l’Arétin (un écrivain italien du 16e siècle), aujourd’hui perdue. Dans Woyzeck, il poursuit sous une autre forme son analyse de l’affrontement entre l’homme et la société, et entre la société et la « nature ». Il y dévoile l’obscène, ce qui est rejeté hors de la scène, hors du théâtre du monde : l’exploitation de l’homme par l’homme, la folie, les pulsions meurtrières. Büchner y approfondit la critique sociale de ses textes précédents en prenant pour personnage principal un pauvre diable qui sert de domestique à son Capitaine, de sujet d’expérimentation médicale, qui est trompé par sa femme et humilié en public par l’amant de celle-ci. Il finit par la tuer à coups de couteau.
Le 2 février 1837, Georg Büchner tombe malade. Son unique souci est de cacher la gravité de son état à sa famille. Mort du typhus le 19 février, à 3 heures de l’après-midi, dans une petite chambre meublée de la Steingasse à Zürich, sa carrière s’arrête en pleine course. Il a 23 ans et 4 mois. Il est des morts qui ne font pas de bruit; celle de Büchner fut de celles-là. De son vivant déjà, il n’était rien, ou presque: un exilé politique, un ancien agitateur désormais retourné à l’anonymat, un jeune professeur dont l’enseignement ne dura que deux mois, dans une discipline bizarre, l’anatomie animale. Côté littérature, il était l’auteur d’une seule œuvre, un drame historique. Ce curriculum déjà modeste ne s’est accru que de la publication posthume des rares manuscrits recueillis après sa mort : un autre drame, à l’état de fragments, une comédie destinée à un concours, un récit inachevé. Pourtant, c’est avec rien de plus que ce peu-là que Büchner a fait son entrée dans la modernité. Et la force de cette œuvre inachevée continue de nous étonner, quand on considère la postérité prodigieuse d’un homme mort à 23 ans.
Georg Büchner n’est ni Goethe, ni Schiller, ni même Kleist, il n’est pas romantique, n’appartient pas au mouvement de la Jeune Allemagne, il n’est ni fou, ni suicidé : c’est un sanspapiers, un savant tombé dans la littérature (ou le contraire : un littéraire tombé dans la science). Il est l’étranger, l’irréductible, l’irrécupérable. Sa vie est faite de trois échecs successifs : en politique, en littérature et devant la maladie.
Révolutionnaire et dévoré par le désir d’agir sur les masses, il n’a réussi qu’à faire emprisonner ses compagnons de lutte et n’a dû qu’à une fuite précipitée, de Hesse à Strasbourg, de ne pas partager leur sort. Il est mort trop tôt pour assister à la révolution de 1848. D’ailleurs, il aurait reconnu dans cette œuvre avortée le drame de son existence : être un chef sans troupes, un agitateur sans écho dans le peuple.
Le poète, chez lui, demeure aussi solitaire que le révolutionnaire : la seule pièce qu’il ait publiée de son vivant n’a pas eu le succès auquel il s’attendait; le public allemand n’a vu, dans ce drame de toute révolution qu’est La Mort de Danton que du Louis Adolphe Thiers (auteur de cette célèbre Histoire de la Révolution française, publiée de 1823 à 1827) ou du Mignet (historien français, auteur d’une autre Histoire de la Révolution française, publiée en 1824) découpé en scènes. Son unique nouvelle, Lenz, réaliste en ce qu’elle suit de très près des sources sûres et décrit avec une précision clinique la marche de la folie dans un esprit de poète - ce Lenz est resté fragment : la revue qui l’avait accepté cessa de paraître avant que Georg Büchner ne l’eût achevé. Léonce et Lena, présenté au concours de la meilleure comédie allemande, est arrivé deux jours trop tard chez les membres du jury; on lui renvoya donc le manuscrit sans le lire.
Déçu, mais non pas abattu, il semblait vouloir orienter sa vie d’abord et avant tout vers la science lorsqu’il se heurta à la maladie qui le minait déjà, le typhus, qui devait donc l’emporter à l’âge de 23 ans.